La xénoglossophobie, un mot que je viens de rajouter à mon vocabulaire. Et pourtant, je connais très bien sa signification depuis que je suis petite. La peur de parler une langue étrangère, l’anxiété linguistique qui nous bloque les cordes vocales et nous fait craindre d’être moqué et incompris. Vous savez ces moments où l’angoisse nous gagne lorsque l’on doit s’exprimer dans une langue que l’on n’utilise pas souvent ou pas du tout.
Pour certains, cela peut rappeler les cours d’anglais à l’école, les entretiens d’embauche où soudain on doit répondre sans préparation, les rencontres et les voyages où on répète dix fois une phrase que l’on oublie à moitié le moment venu. Pour d’autres, c’est la pression de la nécessité : arrivant dans un nouveau pays, elle est le graal pour recommencer sa vie, retrouver sa voix, reconstruire une identité après les aléas et les parcours choisis ou forcés.
Pouvoir comprendre et être compris sont des besoins quotidiens.
Ou encore, et c’est ce que je connais le mieux, dans les situations familiales. Mais alors, cette langue n’est finalement pas si étrangère. Elle est la langue parlée à la maison, mélangée inconsciemment au français, déformée et remodelée selon les jours, résonnant à la télévision, dans les paroles des chansons. C’est une langue toujours présente, alors de quoi avoir peur face à ce que l’on semble connaître déjà par cœur ?
Pendant des années, je me suis empêchée de parler polonais. Je pouvais dire quelques mots, quelques phrases, mais très rapidement j’étais bloquée par ma peur. Je manquais de vocabulaire, je répétais les phrases dans ma tête plusieurs fois avant de les dire, je restais souvent bien silencieuse au coin de la table, espérant ne pas être amenée à parler.
Car à ce moment, la boule dans la gorge se formait instantanément. Je sentais le rouge repeindre mes joues et j’avais terriblement honte de ne pas pouvoir en dire plus. Alors souvent aussi, mes proches parlaient à ma place et je suis restée à cette place jusqu’à mes 20 ans bien entamés. Avec le temps, je me suis rendue compte que j’avais manqué des occasions de participer aux discussions, de poser à mes grands-parents tant de questions, de partager mes pensées, de sentir que je suis comprise. Avec si peu d’échanges, je sentais que ma famille ne me connaissait pas vraiment, et qu’on s’était habitué à cette place discrète que j’avais.
Alors d’où est-ce que ce blocage venait ? De moments qui ont été malheureusement marquants pour la petite fille que j’étais et qui ont créé un blocage fort et difficile à dépasser. Dans mes souvenirs, il y a eu un avant et un après qui ont bétonné en moi l’idée que parler polonais était synonyme de danger. Le mot peut paraître fort, mais du haut de mes cinq ou six ans, c’est ce que je ressentais.
Et petit à petit, au fil des années, j’ai préféré éviter cette langue en me limitant aux phrases simples. Lorsque j’ai passé mon bac de polonais pourtant, j’ai réappris en peu de temps à lire et mieux parler, comme si les mots ne m’avaient jamais vraiment quittée. Une langue en sommeil, capable d’être réveillée.
Petit à petit aussi, j’ai commencé à conscientiser ce mécanisme et souvent mon angoisse baissait avec le temps passé en Pologne. Au bout d’une semaine, j’arrivais à m’exprimer plus clairement, à retrouver mon vocabulaire et à me sentir plus à l’aise. Lorsque je ne trouvais pas mes mots, j’ai commencé à demander de l’aide à mes proches plutôt que de me sentir honteuse. Je mélangeais aussi le polonais à l’anglais pour trouver mon chemin dans les discussions.
Je me suis poussée à poser des questions, à participer aux échanges même si je me sentais limitée dans mon vocabulaire, même si mes phrases n’étaient pas parfaites, même si mon accent n’était pas bon. Je me suis rendue compte que tous ces “même si” ne sont pas si graves, pas graves du tout même.
Oser parler même si permet de sauter le pas de l’observation vers la discussion.
Oser se tromper, oser demander, oser chercher ses mots sur Google Translate, oser en rire, oser être simplement dans l’apprentissage plutôt que dans la peur du jugement.
Je pense que parler une autre langue est une richesse à chérir, à nourrir et à entretenir. Une richesse à cultiver sans attendre d’être parfait. Je me suis mise à écouter beaucoup de podcasts en polonais et des livres audio mais je manquais encore de pratique.
En passant plus de temps à Kraków, je me suis plongée encore plus dans la langue. Parler polonais me reconnecte à mes racines, à ma famille, à ce beau pays.
En ce début d’année 2026, lors d’une soirée en Pologne, j’ai de nouveau eu ce sentiment de frustration de ne pas pouvoir partager mes pensées comme je le voudrais. Lorsque les sujets deviennent plus compliqués, je me sens encore assez limitée. J’ai le besoin profond d’apprendre enfin à écrire, à lire, à m’exprimer vraiment. Alors je me suis inscrite à trois semaines de cours intensifs de polonais à Kraków. Je pense clairement que c’était une des meilleures décisions de ma vie.
Et je partagerai tout ça dans un autre article.
Całuski !
Tysia

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